



Génération "Stackeur" : Pourquoi la diversification des revenus devient le nouveau cauchemar des RH

Fini le mythe du salarié dévoué à un employeur unique. Sur le marché du travail contemporain, une nouvelle figure s’impose avec force : le « stackeur ». Issu de l’anglais to stack (empiler), ce profil désigne des actifs qui accumulent délibérément de multiples flux de revenus. Mais pourquoi cette tendance émerge-t-elle si fortement aujourd'hui ? Entre l'augmentation du coût de la vie et la fin du modèle de carrière linéaire, cette stratégie de diversification bouscule totalement les codes de l'entreprise. Décryptage d'une mutation sociétale qui donne déjà des sueurs froides aux directions des ressources humaines.
L'essor des "Stackeurs" : de la survie à la stratégie financière
L'empilement des revenus n'est plus perçu comme une simple activité de subsistance, mais s'affirme comme une véritable stratégie de gestion patrimoniale. À l'instar d'un investisseur gérant son portefeuille boursier pour diluer le risque, le « stackeur » diversifie ses employeurs et ses rentes.
Les statistiques parlent d'elles-mêmes : en France, la proportion de salariés déclarant une activité secondaire a triplé au cours de la dernière décennie. Les jeunes actifs, fers de lance de ce mouvement, revendiquent aujourd'hui en moyenne 2,2 sources de revenus distinctes.
Cette dynamique s'invite également sur les marchés financiers. L'engouement pour l'investissement est inédit : 53 % des 18-34 ans envisagent d'investir en actions. Les souscriptions aux ETF (fonds indiciels, accessibles au grand public) ont d'ailleurs explosé, affichant une croissance record de 117 % en 2025, portées majoritairement par les moins de 35 ans. Phénomène globalisé, cette quête d'émancipation possède déjà son propre nom en Chine : le fuye, terme désignant ces lucratives activités parallèles qui s'additionnent à l'activité principale.
Inflation et désillusion : les moteurs d'une rupture systémique
Comment expliquer un tel revirement de paradigme ? Deux facteurs structurels majeurs, d'ordre économique et sociologique, nourrissent cette tendance lourde.
Premièrement, le coût de la vie a subi une hausse si pénalisante qu'il est devenu financièrement périlleux, voire mathématiquement insuffisant, de ne compter que sur un seul et unique salaire. La résilience financière ne passe plus par la fiche de paie isolée, mais par l'addition tactique de micro-rentes et de missions indépendantes.
Deuxièmement, c'est la crédibilité même du parcours professionnel classique (le traditionnel triptyque « diplôme, CDI, retraite ») qui s'est effondrée. Dans un marché de l'emploi jugé instable et imprévisible par les nouvelles générations, faire preuve d'une loyauté aveugle envers une entreprise apparaît comme un risque irrationnel. Comme l'analysent les experts en sociologie du travail, nous assistons à une rupture nette du contrat social traditionnel. Face à cette précarité, le stacking devient l'ultime filet de sécurité : si une source de revenus vient à disparaître, les autres amortissent le choc.
Le défi RH de la décennie et la structuration du marché
Pour les entreprises, l'émergence exponentielle de ce nouveau profil s'annonce purement et simplement comme le grand cauchemar des ressources humaines (RH) de la décennie en cours. Comment, en effet, fidéliser un collaborateur dont l'engagement est par définition fragmenté ? Les managers font face à des employés dont la loyauté institutionnelle est quasi nulle, la disponibilité âprement négociée, et pour qui le poste actuel n'est qu'une ligne de revenus parmi d'autres sur un tableau Excel.
Pourtant, loin de s'essouffler, ce mouvement est appelé à se pérenniser et à se structurer professionnellement. Le marché s'adapte d'ores et déjà. Demain, nous devrions assister à la prolifération de cursus et de formations dédiées, démocratisant le concept d'accumulation de rentes. Ces écoles d'un genre nouveau apprendront aux stackeurs en herbe à bâtir, équilibrer, et gérer intelligemment leur propre portefeuille de revenus diversifiés.
Le stacking n'est pas une simple mode éphémère, mais une réponse purement rationnelle à l'incertitude économique ambiante. En gérant leur carrière comme un actif financier qu'il convient de diversifier, ces nouveaux professionnels redessinent en profondeur l'architecture même de l'emploi. Alors que les départements RH cherchent désespérément la parade pour retenir ces profils insaisissables, une question vertigineuse se pose pour les employeurs : le contrat à temps plein exclusif est-il condamné à devenir l'anomalie du marché du travail de demain ?
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